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Les ateliers Philo en Psychomotricité

Les ateliers de philosophie sont une médiation en psychomotricité encore mal connue. Pourtant ils sont un outils privilégié pour travailler avec nos patients. Ils sont particulièrement indiqués chez les personnes présentant des troubles neurocognitifs (TNC) majeurs (anciennement démence) et légers. Au delà des objectifs psychomoteurs, ils reçoivent un très bon accueil de la part des patients, et peuvent s’inscrire dans la durée en évoluant vers des ateliers de philosophie intergénérationnels.

Les ateliers de philosophie sont des séances collectives. Le psychomotricien, ou les patients, apportent un support de lecture (conte, roman, article, poème, pièce de théâtre, fable…). Le texte doit être « philosophique » ou présenter un caractère suffisamment clivant pour être sujet à débat. Les textes peuvent aussi être choisis par le psychomotricien selon la problématique des patients pour qu’ils fassent échos à leur histoire personnelle. Le thérapeute devra animer les débats et orienter la séance selon des questions philosophiques.

Mobiliser les fonctions langagières

Ces ateliers permettent de solliciter les fonctions langagière chez les patients dysphasiques. Ils mobilisent le langage écrit (lecture d’un texte, prises de notes, écriture d’un compte-rendu), et le langage oral (expression orale et fluence verbale). Ils font intervenir les fonctions graphomotrices (patients présentant une micrographie, des tremblements…), les fonctions d’élocution (bégaiement, mauvaise articulation, discours inaudible…) et les fonctions sémantiques (anomie se traduisant par un « manque du mot »…). Certains textes (notamment les contes ou pièces de théâtre) doivent être lus avec une intention particulière par le patient (traduction orale du contexte émotionnel) et nécessitent une bonne gestion du souffle. Des exercices d’articulation (Ton thé t’a-t-il ôté ta toux tenace ?), et de concentration/détente (respiration et méditation) peuvent être proposés en début de séance.

Ces ateliers permettent de stimuler l’initiative de la prise de parole chez le patient tout en favorisant l’expression (lire et dire), la communication (raconter) et les liens psycho-sociaux (partager).

Stimuler les fonctions cognitives

Les capacités d’attention et de concentration sont mobilisées durant le temps de la séance. Certains supports de lecture servant de support d’atelier peuvent être utilisés en fil rouge sur plusieurs séances pour stimuler les capacités mnésiques (mémoire de travaille pendant la lecture et mémoire rétrograde des textes lus précédemment). Plusieurs autres fonctions sont sollicitées, à l’image des capacités de raisonnement (comprendre l’histoire, faire un résumé de texte, déduire une morale…), de flexibilité mentale (déconstruire ses croyances, confronter des opinions), d’organisation spatiale (orientation dans le texte) et temporelle (chronologie dans l’histoire). Les fonctions visuo-spatiales (orientation et structuration) sont indispensables pour suivre le texte. Lire nécessite de pouvoir s’orienter dans l’espace du livre (numéro et enchaînement des pages) et dans l’espace de la page (paragraphes, numéro les lignes). Avoir recours au support d’un texte permet d’évaluer les différentes stratégies cognitives qu’utilise le patient (marquer la page, suivre la ligne avec le doigt ou une règle, recherche des définitions ou des synonymes).

Solliciter les capacités psycho-sociales 

Ces ateliers collectifs permettent de favoriser les interactions sociales et de créer une dynamique de groupe. Le groupe est thérapeutique car il est garant de la liberté de chacun de s’exprimer devant tous. L’intervenant a un rôle de médiateur ; il sollicite la prise de parole de tous ses membres et distribue leur temps de parole. Il favorise l’intégration des codes sociaux (ne pas couper la parole…) et permet le développement chez chacun d’une posture « bienveillante » (écoute attentive, respect, non jugement…).

Soutenir l’élaboration d’une réflexion

Construire une réflexion individuelle ou collective sur des sujets variés permet l’émergence d’une opinion. Se confronter au groupe permet à chacun d’étayer sa pensée, de questionner ses propres croyances, ou de cheminer une critique constructive pour faire avancer le débat. Ainsi, l’atelier stimule les capacités d’autonomie chez le patient âgé (et dépendant) en lui donnant un espace de pensé. C’est l’opportunité pour la personne de réfléchir par elle-même et pour elle-même. Discuter avec des gens qui nous sont différentes ou qui nous ressembles interroge le sentiment d’appartenance au groupe et de différence à l’autre et contribue ainsi à l’affirmation du sentiment d’identité individuelle et collective.

Permettre la verbalisation des angoisses

Sous le regard bienveillant du groupe, le patient accepte ainsi de dévoiler un peu de ses sensibilités et s’expose aux avis des autres. Les fables (avec une morale explicite), les mythes (dont la conclusion est tragique) et les contes de fée (un récit extraordinaire auquel on s’identifie spontanément, à la conclusion heureuse et à la morale implicite) peuvent mettre en mots et symboliser les conflits psychiques internes du patient. Ils permettent d’évoquer de manière indirecte les différentes angoisses que peut ressentir le patient (angoisse de séparation, de ruine, de mort…), et ils lui donnent l’occasion de verbaliser ses peurs.

Indications et contres-indications

IndicationsContres-indications
Troubles neurocognitifsSurdité
Isolement, repli sur soiAphasie majeur
Apathie, aboulieTroubles psycho-comportementaux trop aigus (opposition, agitation, instabilité de l’humeur, déambulation…) et déstructurant le groupe
Dépression, anxiété 
Mutisme, difficulté d’expression
Perte d’autonomie
Tableau non exhaustif

Cadre des séances

Les séances se déroulent autour d’une table ronde. Des feuilles et stylos sont mis à la libre disposition des patients. Les supports de travail sont photocopiés et distribués en début de séance (chacun doit inscrire son nom sur sa feuille). La personne qui apporte le texte doit en faire une description au groupe (l’auteur, le titre, expliquer son choix de livre, en faire un résumé, choisir le passage qu’il souhaite qu’on lise…). Les participants qui le souhaitent se relaient pour lire un bout du texte. Dans le cas d’une pièce de théâtre, les rôles sont distribués à l’avance (et leurs passages surlignés). Lorsque la lecture est terminé, il est demandé aux patients de résumer « à chaud », à l’orale, et collectivement le passage du texte (évaluer le niveau de compréhension). Le psychomotricien peut guider les participants à travers les pages et les paragraphes pour leurs permettre d’y extraire les éléments de textes. Lorsque l’histoire semble comprise de chacun, les texte sont soustraits à la vue du groupe afin d’évaluer ce qu’ils en ont retenu (mémoire immédiate). Le psychomotricien va ensuite poser des questions orientées et philosophiques pour faire émerger les questionnements philosophiques et amorcer le débat. Un participant, ou le psychomotricien lui même, peut prendre en note le contenu des échanges (qui pourront être publiés sous forme d’un recueil de pensées à la fin de l’année). En fin de séance, les patients peuvent garder le texte. Certains patients prennent plaisir à relire ce récit avec leur proche, où à en discuter en repas de famille. Cela permet au patient de se ré-intégrer dans une vie socio-culturelle et de faire partager à leurs proches une partie de leur journée.

Supports de travail

Sources:

Haute Autorité de Santé (HAS), « Troubles cognitifs et troubles neurocognitifs » dans « Guide maladie chronique : Parcours de soins des patients présentant un trouble neurocognitif associé à la maladie d’Alzheimer ou à une maladie apparentée », 25/05/2018, https://www.has-sante.fr/.

Le Pôle Philo, service de Laïcité Brabant wallon, https://www.calbw.be/pole-philo

Institut de Pratiques Philosophique, d’Oscar Brenifier, http://www.pratiques-philosophiques.fr/